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Le témoignage de Monsieur Philippart

samedi 6 février 2010, par marc

Petit hussard sur les grands chemins du monde je poursuis ma route en racontant de ci de là de minuscules histoires.

Et voilà que sans crier gare la grande histoire s’invite dans ces modestes colonnes.

J’ai quitté Tulle à jamais marqué par l’évocation des terribles journées de juin 1944 . Passe passe le temps et un message me parvient. Monsieur Philippart a vécu la tragédie de Tulle, voici son témoignage.

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Cher Monsieur,

Je vous envoie, en quatre feuillets joints, ma relation des évènements de Tulle, les 8 et 9 juin 1944, que j’ai vécus, et la suite que j’ai recueillie, notamment le témoignage de l’Abbé Lespinasse. Bien entendu, vous pouvez les publier sur votre Blog, tout ou partie.

Je vous en souhaite bonne réception.

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EVENEMENTS TRAGIQUES DE TULLE LES 8 ET 9 JUIN 1944

Le groupement (des Chantiers de la Jeunesse Française)a été transféré à Tulle et affecté par les Allemands à la Production Industrielle dans la Manufacture d’armes de Tulle. Nous avons été installés dans un campement composé de baraques. Les bureaux du Groupe de Direction sont logés dans l’une de ces baraques et je reprends mon travail de secrétariat principalement occupé, maintenant, par des opérations de liquidation du Groupement.

Par la suite, nous avons été transférés dans une caserne de la ville dénuée du moindre des conforts. Nous couchions par terre, sans paillasse ni couverture et étions désœuvrés, ignorants de l’avenir, même immédiat. La ville de Tulle, occupée par une unité allemande, était en insurrection et assiégée par des maquis corréziens, forts, dit-on de 3 000 éléments, rassemblés, semble-t-il, par un commandement unifié. En fin de journée, ils ont véritablement cru qu’ils avaient libéré la ville. Il est vraisemblable que, de son côté, notre encadrement CJF, coupé de sa hiérarchie, se soit interrogé sur l’attitude à observer dans ses conditions tragiques et inattendues. Des combattants FFI, très excités par le combat, nous rendaient visite et nous racontaient les événements. Puis nous avons eu la visite de deux maquisards qui nous ont confirmé le débarquement des alliés en Normandie et nous ont incités à les rejoindre. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, matin, à la Mairie. Décidé à répondre affirmativement à ce rendez-vous, et donc de déserter illégalement des C.J.F. j’en ai informé mon chef, avec lequel je vivais en très bonne intelligence. Il m’a laissé partir en respectant ce choix.

Malheureusement, notre groupe, composé d’une vingtaine de gars seulement, est arrivé à la Mairie, lieu de rendez-vous, en même temps que les automitrailleuses des Waffen SS de la Division Das Reich, en marche pour le front de Normandie, mais appelée en renfort par la garnison Allemande qui perdait pied. On nous a tirés dessus à pleines rafales, pendant que nous essayions de nous introduire dans la cour de la mairie. Je n’ai d’ailleurs jamais su si nous avions tous réussi à passer. Quant à moi je l’ai fait, mais, parait-il, en plein dans une rafale. Miraculeusement je n’ai pas été touché. Cependant le camarade, immédiatement derrière moi, a été persuadé de m’avoir vu tomber dans une rafale et l’avait fait savoir à ses parents de Saint-Amand. Cette information, heureusement erronée, parvint à la connaissance de mes parents. Sans nouvelles de moi, ma mère a du se rendre, tous les jours, à la Kommandantur pour demander que des recherches soient faites à mon sujet.

Elle a été enfin rassurée à partir de moment où j’ai pu faire parvenir, à ses voisins, une carte anonyme racontant « qu’il faisait beau et que les oiseaux chantaient dans les bois ». Ils ont parfaitement compris et immédiatement transmis la nouvelle à mes parents. Mais, pour ne pas éveiller l’attention des Allemands, ma mère a du continuer ses visites un certain temps encore, faisant croire qu’elle me recherchait toujours. Mais, la nuit venue, les maquisards, retranchés dans la Mairie, et soumis à des forces bien supérieures, se sont finalement décidés à abandonner la ville, à nouveau aux mains de l’occupant.

L’un des combattants nous a pris en charge, mais en nous tenant le discours peu amène suivant : « Je veux bien prendre la responsabilité de vous emmener avec nous, mais j’exige de vous une obéissance absolue, à défaut de quoi je descendrai, sans pitié, celui qui ne m’obéirait pas ». Nous sommes donc partis, en file indienne, errant dans la nuit à travers bois, cultures et récoltes, et constamment survolés par les avions de la Luftwaffe qui lançaient, au-dessus de nos têtes, force fusées éclairantes autant qu’inquiétantes. Au petit matin nous sommes arrivés tout près du village de Clergoux vers où convergeaient des dizaines d’autres combattants revêtus de tenues hétéroclites. Ils paraissaient tous très fatigués et désorientés, apparemment sans encadrement efficace.

Pendant ce temps-là, à Tulle, (témoignage de l’Abbé ESPINASSE) les allemands de cette Division Blindée décident de prendre en otage tous les hommes de la ville, âgés de 16 à 60 ans, (environ 500) et de les parquer dans la Manufacture d’Armes, y compris les jeunes des C.J.F. (environ 300) affectés à la Production Industrielle et groupés dans une caserne de la ville, qui mirent un point d’honneur à conserver le maximum de tenue, rectifiant la position, saluant et manœuvrant réglementairement, attitude qui impressionna visiblement les S.S.

La colonne s’ébranle en direction de la gare, vers la Manufacture, circulant au milieu des véhicules blindés et des tanks qui, en file ininterrompue, bordent la chaussée.

Les mains se serrent, des gens du quartier qui s’ignoraient jusque là, engagent la conversation, et l’inquiétude s’installe. Des femmes pleurent aux fenêtres ou apportent un paquet à celui qui part. Mais, dans les rangs des nouveaux prisonniers, pas le moindre cri, pas la moindre attitude de désespoir ou même de crainte. Les otages entrent dans la cour de la Manufacture, les derniers étant les jeunes des C.J.F. en un défilé digne d’une parade, puis le portail se referme sur eux.

Les Allemand opèrent un premier classement sans préciser leurs intentions, en examinant les pièces d’identité. Deux groupes distincts sont formés. A ce moment là les détenus ne semblent pas trop inquiets. Certains groupes viennent d’être libérés après avoir entendu un mot du Maire de la Ville (le Colonel BOUTY) qui se rend responsable, sur sa tête de leur bonne conduite. Ce sont les Agents des P.T.T., des Cheminots, des employés de la Préfecture, etc.

Un officier circule dans les deux groupes et demande à vérifier certaines cartes d’identité, juge les gens sur leur mine et, on ne sait pourquoi, les désigne pour faire partie du petit groupe de gauche. Confusément, mais sans trop d’inquiétude encore, les gens commencent à comprendre et à dire, entre eux, que : « ce petit groupe est plus mauvais que les autres ». C’est peut-être un départ en Allemagne ? Ainsi, ceux qui en font partie s’efforcent-ils d’en sortir : ils montrent leurs papiers, font état de leur âge, de leurs charges de famille, et quelques uns voient leurs démarches aboutir.

Le sous-officier qui surveille ce groupe fait mettre les détenus en rang, par trois, et ne cesse de les compter. On remarque qu’ils sont, exactement, soixante. Si l’officier accepte qu’un homme sorte de ce groupe, immédiatement il part en chercher un autre dans les autres groupes, car il faut que le nombre reste constant. Certains sont ainsi ballotés plusieurs fois d’un groupe à l’autre.

Vers midi et demi, tout s’arrête, les Allemands vont prendre leur repas. Mais les détenus restent chacun à leur place, sans appétit. Presque personne ne parle.

Vers 15 heures, les allemands refont leur apparition. Puis Monsieur le Maire arrive, suivi d’une voiture munie d’un haut parleur. L’espoir renait ! Hélas ! Le Maire s’approche de nous pour nous dire : « J’ai une nouvelle bien pénible à vous annoncer : Vous allez assister à une exécution. Je vous demande le plus grand calme. Ne faites pas un geste, ne dites pas une parole ».

L’ordre est donné aux détenus de se mettre en rang par quatre, encadrés par les Chefs des Chantiers de Jeunesse. Les autorités allemandes arrêtés devant la salle d’attente. Le premier groupe se met en marche et se trouve stoppé juste à la hauteur des Officiels.

Personne, à ce moment là, ne nous dit le nombre des condamnés, ni qui ils sont, ni comment ils doivent être exécutés. Le groupe de soixante, formé le matin sous nos yeux, est toujours à sa place, dans l’ignorance complète de ce qui l’attend. Mais c’est dans un autre groupe que les premiers exécutés sont tirés et la foule des prisonniers gagne la Place, devant la Manufacture, pour assister aux exécutions. Un peloton, l’arme à la main, encadre un groupe de Dix hommes. L’Abbé Espinasse, malgré son émotion, trouve la force de leur dire ces simples mots : Mes amis, vous allez paraître devant Dieu. Il y a, parmi vous des catholiques, des croyants. C’est le moment de recommander votre âme au Père qui va vous recevoir. Faites un acte de contrition pour toutes vos fautes, je vous donne l’absolution ».

C’est de cette manière qu’ils apprennent le sort qui les attend. Tous se mettent à genoux, sauf deux algériens qui se mettent à crier avec des sanglots dans la voix et force gestes : « Nous bons Français- Bons Algériens ! ». Mais il n’y a rien à faire : l’ordre d’avancer est donné et les malheureux vont vers leur sort dont ils ignorent encore la dureté. Ils arrivent ainsi au premier carrefour, et c’est là que commencent les pendaisons.

Aux potences qui soutiennent les lignes électriques, aux balcons, surtout, des cordes ont été préparées.

Tandis que les haut-parleurs diffusent la proclamation du Général allemand annonçant les représailles pour les « attentats terroristes » dont ont été victimes les troupes d’occupation. Les soldats se préparent à leur office de bourreaux.

Les victimes ont les mains liées derrière le dos. On les aide à monter à une échelle, tandis qu’un soldat gravit les marches d’une autre échelle placée à côté. Quand le supplicier arrive à la hauteur du nœud coulant, le soldat lui passe la corde au cou, et, d’en bas un autre soldat ôte brusquement l’échelle du condamné.

Dans un cas une victime mal pendue sans doute, s’agite par spasmes. Alors on voit le soldat qui venait d’ôter l’échelle s’en servir pour frapper le supplicié jusqu’à son immobilité complète. Malgré le grand nombre de cordes qui se balancent encore vides aux balcons on peut croire que l’exécution est terminée. Mais voici qu’un autre groupe de 10 condamnés s’avancent poussé par le peloton d’exécution. Hélas il faut se rendre à l’évidence : les pendaisons seront en plus grands nombres. Tout cela se passe très vite, car le peloton d’exécution presse la marche des condamnés et non sans violences. On remarque un SS brisant en un geste rageur la crosse de sa mitraillette sur le dos d’une victime qui a un mouvement d’horreur et d’arrêt à la vue des pendus.

L’Abbé raconte :

« Les derniers groupes me sont présentés séparément et j’ai 5 ou 6 minutes pour m’entretenir avec chacun d’eux, les aider à prier, les absoudre et recevoir ce qu’ils destinent à leur famille. Comme tous veulent me confier des recommandations et que je crains de tout brouiller par la suite, je leur supplie d’écrire quelques mots que je transmettrais à leur famille. Dans tous les portefeuilles qui m’ont été remis par ces derniers exécutés, les parents ont eu la consolation de trouver ce mot d’adieu, trop court certes, mais si simplement courageux. 

Pour donner un exemple des sentiments des condamnés, je tiens à citer textuellement les fières paroles d’un jeunes ouvriers à ces compagnons d’infortunes : On est foutus il n’y a rien à faire, montrons-leur au moins qu’on sait mourir courageusement. des et Monsieur le Maire sont Et puis on est des Chrétiens, à genoux les gars, et faisons la prière. De telle parole rende facile mon Ministère, et laissant deviner à quelle hauteur de foi de renoncement d’héroïsme peuvent montrer ses jeunes qui vont à la mort mais en sachant qu’après ils trouveront un Père qui les aime. C’est dans cette atmosphère que la prière du : Notre Père…que nous disons tous ensemble prend toute sa valeur.

Ces derniers exécutés ne savent pas encore le sort qui les attend. Plusieurs me posent cette question : Mais au moins est-on fusillé ? Chaque fois, je réponds sans préciser : Ne vous troublez pas, la fin est très brève. »

Enfin, voici le dernier groupe. Il est composé de 13 hommes. Le sous-officier procède à l’appel des condamnés en tournant, à chaque nom, une page de son petit carnet. L’abbé, en une inspiration subite, demande au soldat pourquoi ce groupe compte-t-il treize hommes alors que les précédents n’en comptaient que dix ? Ne pourrait-il pas faire grâce aux trois derniers ? Il hésite … L’abbé insiste : « Ne croyez-vous pas que trop d’innocents ont déjà payé ? » Les condamnés comprennent et croient que la partie est gagnée, et que l’Abbé sera être chargé de désigner les graciés :… « Moi,….Moi,….Moi, Monsieur l’Abbé… ! On devine aisément que l’Abbé se refuse à ce choix cruel pour un Français, et qu’il doit s’éloigner pour laisser l’Allemand agir à sa guise. C’est un groupe de jeunes des Chantiers qui ont du relever les cadavres. Un autre groupe va à Cueuil creuser les fosses. Les Allemands ont donné l’ordre de rien enlever aux suppliciés ; ils seront donc ensevelis avec tous leurs habits, papiers et bijoux.

Finalement, ces « représailles » coutèrent : 99 otages pendus publiquement le 9 Juin 1944 149 autres civils qui furent déportés en Allemagne, dont 101 ne reviendront pas

Il faut savoir (référence : blog de Mr. Christophe Borzeix) que Mr. le Préfet Trouillé et l’Abbé Espinasse ont effectué de longues négociations avec les autorités allemandes et les Miliciens pour que soit évité le pire. (Les SS veulent incendier la ville et fusiller tous les hommes valides). Mais en raison de leurs gestes humanitaires à l’égard des blessés allemands, le Haut Commandement renonce mais exige que 120 tullistes « complices du Maquis » soient pendus et que leur corps soient jetés dans la rivière, la Corrèze. Leurs négociations permettront, heureusement, de réduire le nombre des otages.

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